Oumou Sangaré
Le nom d'Oumou Sangaré résonne dans toute l'Afrique de l'Ouest. Et même au-delà. La voix d'Oumou Sangaré résonne dans le monde entier. Et même au-delà. Pour qui n'est jamais allé en Afrique, écouter un de ses disques est un voyage à part entière. Pour qui connaît la chaleur du soleil, la joie de vivre des gens et l'odeur de la poussière, chacune de ses notes sonne comme un uppercut. Sa tessiture, chaude et puissante, se déploie comme un grand fleuve sur lequel brinqueballent les émotions. Sa nostalgie déborde d'énergie et sa joie est toujours empreinte d'une certaine gravité. Issue d'un haut lignage Peul, Oumou Sangaré est née à Bamako le 12 février 1968 dans une famille récemment émigrée du Wassoulou, une région traversée par le fleuve Niger et située dans le sud du pays. Sa grand-mère maternelle, était une chanteuse très sollicitée qui se produisait dans les mariages et les rituels de circoncision. Sa propre mère était elle-même dotée d’un beau brin de voix et aurait sans doute suivi les traces familiales si… « Mon père avait d’autres épouses et ma mère a très vite eu une vie très dure raconte Oumou. Enfant, j’ai vu ma mère subir des situations misérables. Avec la polygamie, la femme souffre, les enfants souffrent et même l’homme souffre. Et puis un jour, mon père nous a abandonné. Totalement démunie, ma mère est restée seule avec 5 enfants ». Heureusement, malgré son très jeune âge, Oumou commence déjà à se forger une certaine notoriété. « J’ai commencé à chanter en public à l’âge de 5 ans. Un concours avait été organisé dans les maternelles et avec un petit garçon de mon école, nous avions mis au point un numéro : il dansait et je chantait. Nous avons remporté le premier prix dans notre école et nous avons été sélectionnés pour la grande finale qui se déroulait au Stade Omnisport de Bamako. J’étais si petite qu’on m’avait mise debout sur une table pour que l’on puisse me voir de loin. Mais lorsque je me suis retrouvée face à 3 800 spectateurs et à toutes ces lumières, la terreur m’a paralysée. Heureusement, ma mère m’a murmuré « Ne t’inquiètes pas, chante comme tu le fais dans la cuisine». Alors, j’ai pensé à la maison et le trac s’est envolé. Et nous avons gagné la compétition ! ». C’est presque naturellement que, lorsque leur père les abandonne, la petite Oumou utilise ses dons artistiques pour rapporter un peu d’argent à la maison. A dix ans, Oumou Sangaré devient donc soutien de famille. Un rôle bien lourd pour une petite fille. Une enfance volée, une notion du devoir qui l’oblige à grandir trop vite expliquent sans doute ce sens des responsabilités hors du commun qui la caractérise aujourd’hui. Adolescente, elle rejoint les "Djoliba percussions", un groupe de musique traditionnelle qui l'emmène en tournée en France, aux Antilles et aux Pays Bas. De retour au Mali, forte de l'accueil reçu par ses prestations au sein des "Djoliba percussions", elle décide de se spécialiser dans le « Wassoulou » (style musical issu de la région Wassoulou, créé par des jeunes qui voulaient moderniser la musique traditionnelle des chasseurs) . En 1987, elle monte son propre ensemble basé sur le kamalé n'goni (un luth à six cordes, pilier du style Wassoulou), le kariyan (râpe en métal striée), la flûte et le violon. Une rencontre va changer le destin de la jeune chanteuse: celle du maître Amadou Ba Guindo dont elle suit l’enseignement pendant 3 ans afin de forger son style. En 1990, elle part à Abidjan enregistrer sa première cassette, "Moussoulou", un 5 titres au succès immédiat : 228 000 exemplaires légaux vendus (sans doute beaucoup plus dans les circuits parallèles) pour l’artiste débutante alors que le grand Salif Keïta avait juste atteint la barre des 100 000 avec "Soro". Oumou signe tous les textes et les compositions de l’album, tandis que Amadou Ba Guindo maîtrise les arrangements. Ensemble, ils atteignent un mélange subtil entre tradition et modernité qui submerge toute l’Afrique de l’Ouest, toutes générations confondues. Les anciens aiment les sonorités des mélodies et des instruments traditionnels, dont l’acoustique est rehaussée -et non polluée- par les instruments électriques. Les jeunes se reconnaissent d’emblée dans les textes où s’enchevêtrent rébellion et amour filial (dénonçant les mariages arrangés, les carcans de la société, le quand-dira-t-on, et qui prônent la liberté, la justice et la sincérité), Dès ce premier album, certaines chansons deviennent emblématiques et sont reprises par les jeunes gens (filles et garçons) pour revendiquer leur indépendance. Ali Farka Touré parle de la belle et talentueuse chanteuse à son producteur Nick Gold, du label "World Circuit". C'est pour la prestigieuse maison de disque anglaise (qui a notamment produit le Buena Vista Social Club) qu'Oumou enregistre son 2ème album "Kosira" (« Bi Furu » au Mali) en 1993, dans un studio berlinois. Sans relâche, elle y défend avec force la cause des femmes et s'insurge avec virulence contre la polygamie. Mais l’ensemble a pris une certaine gravité. Son mentor, Amadou Ba Guindo est décédé dans un accident de voiture (elle lui consacre « Saa magni », l’une des chansons les plus poignantes de l’album) et Oumou a vu certains de ses proches disparaîtrent. Aux thèmes féministes récurrents s’ajoute désormais une douleur omniprésente sur la précarité des choses et des êtres. En 1996 sort "Worotan", son troisième album (toujours chez World Circuit, même si les sirènes de labels plus gros ont tenté de l'attirer). Sur ce disque, elle a bénéficié de la complicité de Pee Wee Ellis (saxophoniste, ancien arrangeur de James Brown), du guitariste anglo-indien Nitin Sahwey et de Yacouba Moumouni (flûtiste peul et chanteur du groupe "Mamar Kassey"). Un groove totalement acoustique, un album magnifique qui a grandement contribué à la place qu'occupe actuellement la chanteuse sur la scène internationale. Depuis , elle a sorti « Laban », un album uniquement disponible en cassette en Afrique de l’Ouest dont de larges extraits ré-arrangés figurent dans la compilation « Oumou », double album sorti en 2003. Artiste exigeante, Oumou Sangaré ne s’est pas galvaudée et n’apparaît que rarement sur des enregistrements. Souvent là où on l’attendait pas : un titre sur un album de Trilok Gurtu, un autre avec Cheikh Lô ou encore un duo avec le groupe rap 113 (« La voix du Mali », chanson composée en réaction à un téléfilm caricatural sur la communauté malienne). Autre enregistrement culte, la cassette qu’Oumou a réalisé au moment de la Coupe d’Afrique de Football (Ah ! Il faut entendre Oumou hurler « Buuuuut ! » sur l’instru finale !). Ce morceau faillit être l’hymne de l’équipe nationale malienne mais fut finalement détrôné par celui de Néba Solo. La Coupe d’Afrique a d’ailleurs eu une autre incidence dans la vie d’Oumou Sangaré. Elle avait décidé de construire un lieu d’accueil à loyers très modérés pour les gens du Wassoulou obligés d’émigrer à Bamako. La « Résidence Wassulu » étaient conçue selon un modèle convivial, avec de petits appartements indépendants mais des lieux de vie en commun où le provincial pouvait retrouver ses compatriotes sans trop souffrir de l’anonymat de la grande ville. Mais les capacités hôtelières de Bamako risquant de se révéler insuffisantes, des personnes haut placées supplièrent Oumou de transformer cette résidence en hôtel pour pouvoir accueillir convenablement les visiteurs venus assister aux joutes sportives. « On a tout refait pour que cela ressemble à un vrai hôtel , démoli et reconstruit la façade, refait les chambres… Mais malgré tous nos efforts on n’a pas pu être prêts à temps, soupire Oumou. On avait les larmes aux yeux en voyant ce gâchis ! Puis j’ai repris courage et aujourd’hui « la Résidence Wassoulou » est un bel hôtel avec piscine. Et pourtant je suis encore obligée de me battre car ce n’est pas facile pour une femme -même connue- de se lancer dans une telle aventure ici en Afrique ». S'adressant en priorité aux femmes, la chanteuse a su aussi sensibiliser le public masculin. Oumou aime à raconter qu'aux débuts, les hommes attendaient leurs épouses venues assister à ses concerts à l'extérieur de la salle, assis au volant de leurs voitures. Puis, ils sont rentrés mais poussaient de vigoureux "Je ne suis pas d'accord, je ne suis pas d'accord ! " lorsqu'ils se sentent visés par un texte de chanson. Aujourd’hui, Oumou Sangaré est une artiste unanimement respectée par les différentes générations, dans différents pays (lorsqu’elle a joué pour la première fois au Mexique, une délégation spontanée de 400 femmes l’attendait à l’aéroport) et par des artistes de renommée mondiale (dont Tracy Chapman qui a organisé toute une série de concerts avec Oumou aux Etats Unis en 2004). Personnage charismatique, Oumou Sangaré met son immense talent au service d’incessants combats ce qui accroît encore son aura. D’ailleurs en 2001, l’Unesco lui a remis le prix du « Conseil international de la musique », un trophée destiné à récompenser les musiciens et les institutions musicales dont l’œuvre ou l’activité ont servi la paix, la compréhension entre les peuples (cette année là, l’autre lauréat était le violoniste letton Gidon Kremer). Depuis 1998, Oumou Sangaré est également « Commandeur des Arts et Lettres de la République française » et en 2003, elle a été nommée ambassadeur de la FAO (son bref discours d’intronisation, simple et humain, a tant ému l’assistance que Gina Lollobrigida a fondu en sanglots) . Si Oumou est fière de ses récompenses, elle n’en tire pas pour autant une gloire particulière (ses amis ont souvent appris la nouvelle en surfant sur le web !) car elle préfère chanter à travers le monde, des Etats Unis aux campagnes africaines (« J’adore ça, la fête au village ! Les gens sont si simples ! »), toujours à l’écoute de ceux qui souffrent. Et toujours prête à rire (et à faire se plier de rire son entourage), apportant un torrent de vie et de générosité là où elle passe. N’oubliant jamais d’où elle vient et allant régulièrement se ressourcer dans la vie rude de la campagne malienne, Oumou Sangaré est un fascinant mélange d’élégance et de simplicité, une star définitivement rebelle aux faux-semblants et dont rien ne semble pouvoir entraver la liberté.
Magali Bergès
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